Jérusalem et Bethléem

Ben Grafi

Ben Grafi

Ben Grafi, qu’on rencontre à Jérusalem, est un des rares en Israël à arborer de longs « dreadlocks ». Pour moi, c’est synonyme de hippie, c’est un stéréotype pour les gens contre la guerre, les gens zens.

Ben, c’est l’ami de Ziya, un de mes amis Facebook. Mais je ne connais pas très bien Ziya, je ne l’ai vu que deux fois dans ma vie. Ziya est percussionniste, il joue entre autres pour un groupe iranien montréalais qui s’est produit à Jérusalem. Ben était un des guides pour les groupes qui se produisaient au festival, c’est comme ça qu’ils se sont rencontrés. Pour ma part, j’ai rencontré Ziya dans une soirée chez des amis d’amis, chez Vincent pour être plus précise, qui est l’ami de mon ancienne colocataire Éline.

Pour en revenir aux dreadlocks, c’est vrai qu’avec la réserve et l’armée, j’imagine que les hommes préfèrent une coupe de cheveux plus passe-partout. Car oui, chaque Israélien doit faire l’armée pendant trois ans et chaque Israélienne pendant deux ans, généralement à partir de 18 ans. Ils doivent aussi retourner à la réserve un mois par année.

Ben est un blessé de guerre, comme il s’amuse à le dire. Il faut lire cette phrase avec beaucoup d’ironie. C’était un peu avant la guerre du Liban de 2006, il jouait au Basket-Ball avec ses coéquipiers militaires, il s’est blessé au genou. Ils l’ont envoyé garder la frontière avec le genou en guenille, le temps de statuer sur le bilan médical. Les procédures pour se faire retirer de l’armée sont longues, de peur que ce soit une feinte. Ben a finalement été retiré après une semaine à la frontière libanaise et est exempté d’armée à vie.

Itamar, un ami de Ben avec qui on a passé plusieurs soirées.

Itamar, un ami de Ben avec qui on a passé plusieurs soirées.

IITAMAR ET L’ARMÉE

L’attitude de Ben est très décontractée comparée à celle de ses amis. Itamar, un de ses bons amis, nous disait qu’étant donné le conflit en cour, il pouvait se faire appeler par l’armée d’un moment à l’autre. Et que s’ils l’appelaient, il avait 3 heures pour prendre ses affaires et se rendre à l’armée. On peut donc comprendre que ça engendre un certain stress!

Itamar est dans une unité de reconnaissance, c’est le premier sur le terrain, c’est lui qui dit aux autres unités derrière si la voie est libre. Je lui ai demandé ce qui arriverait s’il refusait de se présenter à l’armée. Et j’ai été stupéfaite par la réponse : rien. Tous les Israéliens ont donc le droit de refuser leur présence à l’armée, lorsque leurs 2 années obligatoires sont terminées. Mais alors pourquoi, pourquoi, pourquoi ils y vont? Il prêche pour la paix, il souhaite que le conflit se termine, il voudrait pouvoir aller en Palestine, cohabiter avec les Arabes, il crache sur les Juifs colonisateurs et les orthodoxes (qu’il appelle les pingouins), il tourne en dérision tous les stéréotypes liés à son peuple (trouvant un 5 sous par terre, il se jette dessus et avec beaucoup d’ironie et un grand sourire, crie : I’m Jewish, it’s mine!), mais jamais, jamais il ne refuserait de se présenter à l’armée.

Trois raisons que tous nous ressortent sans cesse : c’est pour le pays; c’est pour la famille; c’est pour l’unité à laquelle ils appartiennent dans l’armée.

— C’est pour le pays : pas besoin d’explication là-dessus. S’ils baissent la garde, les Israéliens se doutent que les Arabes s’en donneraient à cœur joie. Ils n’ont probablement pas tort. Cette peur est accompagnée d’un sentiment de nationalisme évident, presque exagéré. Nous n’avons rencontré personne qui faisait exception à cette règle.

— C’est pour la famille : une raison que tout le monde nous remâche sans arrêt. « Si je ne vais pas à l’armée, c’est comme si je refusais de défendre ma mère, mon père, mes frères et sœurs lors d’une invasion au domicile familial. »

— C’est pour l’unité. Chaque militaire (aussi bien dire chaque Israélien, les femmes incluses) choisit son unité à 18 ans : reconnaissance, tactique, armée de l’air, parachutiste, tireur d’élite, etc. Ils combattent avec la même dizaine de personnes depuis leur entrée dans l’armée. Itamar nous disait : s’il arrive quelque chose à un des gars de mon unité pendant que je ne suis pas là, je vais m’en vouloir à vie

J’en conclus que l’armée ne fait pas seulement un bon travail pour entraîner ses hommes et ses femmes physiquement. Un excellent travail psychologique, qu’on pourrait appeler propagande plus que lavage de cerveau, est effectif et nécessaire, et il se passe dans l’armée. Entre 18 et 20 ans. L’armée réussit à créer ce sentiment de culpabilité extrême qui ferait que les militaires absents s’en voudraient à vie si jamais quelque chose arrivait au pays, à la famille ou à leur unité.

Le dôme du rocher, dans la vieille ville de Jérusalem.

Le dôme du rocher, dans la vieille ville de Jérusalem.

LA VIEILLE VILLE

Finie la parenthèse concernant Itamar, revenons à Ben, puisque c’est de lui qu’il est question. Ben était en congé scolaire imprévu. Disons que les roquettes pleuvaient sur Sdérot, la ville où il étudie, située très près de la bande de Gaza. Ils reçoivent en moyenne un ou deux missiles par semaine, mais avec le conflit, c’était quelques-uns par jour. L’école a fermé, Ben a fui vers le nord, chez ses parents et sa ville natale : Jérusalem.

J’ai vraiment eu un coup de cœur pour Jérusalem. Peut-être parce que je m’attendais à autre chose, et que la ville sainte s’est avérée moins fermée que les religions qui y cohabitent.

On est arrivés le matin, Ben venait nous chercher le soir, on en a donc profité pour aller faire un tour dans la vieille ville. Pas de carte, pas de guide, on s’est promenés en ne sachant pas où on allait.

On a décidé d’aller d’abord aux murs des Lamentations, aussi appelé mur occidental. Au «checkpoint», les soldats ont trouvé mon Opinel dans mon sac à main. Je m’attendais à ce qu’il le mette dans un petit sac en me donnant un numéro et en me disant de revenir le chercher plus tard, comme ils font au Parlement d’Ottawa ou au Louvre. Mais non, on est en Israël : il est interdit par la loi d’avoir sur soi un couteau, peu importe la taille. Ils voulaient donc le garder. Voulant tester cette loi (et espérant garder mon Opinel que j’ai depuis 10ans!), je me suis obstinée. Et on s’est retrouvés au poste de police de la ville, où j’ai écrit une longue déclaration expliquant la raison pour laquelle je voulais garder mon canif. Finalement, après avoir tout écrit, le grand boss est arrivé et sans même lire ma déclaration, m’a dit de revenir à la fin de la journée le chercher. Tout ça a pris une bonne heure, mais notre incursion à l’intérieur du poste de police, avec ces gens arborant leurs mitraillettes qui nous offrent des baklavas, a été délicieuse.

Le mur des Lamentations. Un côté pour les femmes et les enfants (à peu près le quart du mur), et un côté pour les hommes (vous l’avez deviné, ils ont les trois quarts). Les gens prient, se dodelinent sur place, pleurent, embrassent le mur… Une femme a même essayé de me convaincre de devenir juive, en me disant qu’on devait tuer les Arabes. Bref, j’ai trouvé ça… triste.

La Mosquée du Dôme du rocher. On a eu un peu de difficulté à trouver l’entrée, la seule qu’on trouvait était réservée aux musulmans et gardée par un militaire. C’est plus tard qu’on a compris que l’esplanade de la mosquée n’est ouverte aux touristes que quelques heures par jour. Et on n’a pas accès à l’intérieur du monument si l’on n’est pas musulman. On a finalement trouvé la bonne file d’attente et on est arrivés parmi les premiers de la journée… Et moi, j’ai été estomaquée. Or, bleu, jaune, vert; avec le soleil, c’est une vraie oeuvre d’art d’une beauté rare.

Une jeune fille dans l'église chrétienne du Saint-Sépulcre.

Une jeune fille dans l’église chrétienne du Saint-Sépulcre.

Après, on a cherché le lieu saint chrétien, l’église du Saint-Sépulcre. Mais on a eu droit à une petite frousse entre temps. Une alarme s’est mise à hurler. On s’était fait dire, deux jours avant : si vous entendez une sirène, c’est parce qu’il y a un missile qui s’en vient, vous avez 60 secondes pour vous cacher, suivez les Israéliens. Mais ce qu’on ne nous a pas expliqué, c’est : si jamais les Israéliens continuent à marcher normalement dans les rues, on se cache où? Alors on a continué à marcher… Et c’est un vendeur de pain qui nous a finalement dit de nous accoter le long du mur. Après les 60 secondes, on a entendu un gros «boum», la roquette avait touché le sol. Puis, la vie continue.

Saint-Sépulcre, donc. Grise, sombre, froide. Avec des petites croix gravées sur les colonnes de roche, d’impressionnantes peintures qui ornent le plafond. Et au milieu, une sorte de petite cabane, un tombeau, où les gens font la file par dizaines (centaines?) pour y entrer. Aucune indication, aucun indice de ce que ça peut être. Mais évidemment, on a fait la file aussi, curieux, espérant avoir des explications à l’intérieur. Mais non : ce n’était qu’un tombeau. On en est sortis en se demandant celui de qui. Oui, bon, c’est plus tard qu’on a réalisé que c’est ce que les chrétiens croient être celui de Jésus.

Marché de Jérusalem.

Marché de Jérusalem.

LA NOUVELLE VILLE

Après cette escapade dans la vieille ville, Ben est venu nous chercher avec son tacot. C’est à peine s’il y avait de la place pour nos deux sacs! Il nous a emmenés chez ses parents, à Jérusalem-Ouest, pour nous installer, et puis on est sortis.

C’était une chance d’avoir Ben comme guide et comme nouvel ami à Jérusalem. Premièrement, parce qu’il connaît la ville comme pas un. Et deuxièmement, parce qu’il connaît tout le monde, et qu’il est extrêmement sociable. On est donc sortis trois soirs de suite dans la « nouvelle » ville, sorte d’enclave européenne au milieu du Proche-Orient. Un labyrinthe de bars où un essaim de jeunes fêtards boit et danse jusqu’aux petites heures du matin.

Même si concrètement on est en pleine guerre, rien ne se fait sentir. Et c’est ça qui m’a le plus impressionné. En regardant ce genre de conflit de l’extérieur, j’ai toujours eu l’impression que la vie s’arrêtait dans un pays en guerre. Mais en fait, on boit, on fête, on jase, comme si de rien était.

Il faut dire que, selon Ben, la ville était quand même plus déserte qu’à l’habitude et la peur d’un attentat-suicide (plus que la peur des roquettes) se faisait sentir. Il y avait la police, l’armée, les chiens renifleurs, et encore selon Ben, beaucoup moins de gens dans les rues et dans les bars. Premièrement parce que Jérusalem avait reçu des roquettes pour la première fois depuis des années, les Palestiniens ne visant normalement pas la ville sainte où des Arabes habitent.

Marché de Bethléem.

Marché de Bethléem.

BETHLÉEM

La dernière journée, Ben est allé nous reconduire au mur. De la honte pour certains, de sécurité pour d’autres, en tout cas, le mur qui sépare la Cisjordanie et les Palestiniens du reste du monde.

Clôtures, clôtures, barrières, tourniquets, barbelés, barbelés, points de contrôle, mitraillettes, soldats, mur, mur, mur, barbelés, et puis on y est. Bethléem. Depuis le temps qu’on nous casse les pieds avec ça (à mon époque, j’avais encore des cours de religion catholique à l’école)…

Des gens veulent nous vendre des trucs à manger qui prennent le soleil depuis des jours. Tout le monde se met à nous parler en même temps, en arabe. Des hommes. Peu de touristes vont en Palestine ces temps-ci. Vingt taxis pour deux touristes : nous. On marchande d’aller à l’église où Jésus est né pour 30 shekels. Ça fait 8 dollars environ. On embarque. Mais c’est là que ça se complique. Notre chauffeur nous offre de passer la journée avec nous, de nous montrer tous les sites touristiques et d’être notre guide, tout ça pour 200 shekels (55$). Essuyant un refus de notre part, il ne lâche pas l’affaire et nous emmène non pas à l’église où on devait aller, mais plutôt vers une colline, où on a une vue sur la ville, et puis vers un mur où on voit un célèbre dessin de Banksy. Puis il descend jusqu’à 120 shekels (33$) pour passer la journée avec nous, les larmes aux yeux, se mettant à nous expliquer que les Palestiniens étaient pauvres et qu’il avait une famille à nourrir, et devient très agressif quand on refuse encore une fois. On a finalement profité d’un petit bouchon de circulation pour ouvrir les portes et descendre en lui laissant 40 shekels, plus que les 30 marchandés au départ, parce que… les Palestiniens, du moins ceux de Bethléem, sont apparemment très bons pour vous faire sentir coupable d’avoir de l’argent. Le marchandage ne fonctionne pas très bien ici. Et si ça fonctionne, le vendeur te fait très rapidement savoir que tu es… «Cheap».

À Bethléem. un jeune Palestinien travaille.

À Bethléem. un jeune Palestinien travaille.

À part la rue où se trouve la grotte du lait et l’église où Jésus est né, ainsi que la grande place et les magasins de souvenirs, Bethléem est un grand bordel. Ça crie, ça marche et ça conduit dans tous les sens, ça vend tout et n’importe quoi. C’est de la magie en cage et de la pauvreté cachée.

Bref, on est revenus au mur à pied. Ben est venu nous chercher de l’autre côté. On est partis le lendemain, après avoir mangé la shakshuka traditionnelle israélienne que Ben nous a concoctée.

Mur de séparation entre l'état hébreu et la Palestine. Si certains l'appellent "mur de sécurité", d'autres l'appellent plutôt "mur de la honte".

Mur de séparation entre l’état hébreu et la Palestine. Si certains l’appellent « mur de sécurité », d’autres l’appellent plutôt « mur de la honte ».

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